Les gens se racontent des histoires

Tout le monde se raconte des histoires. On ne peut pas faire autrement.
Il y a des histoires individuelles, qu'on se raconte pour justifier nos actions ou nos sentiments, pour donner un sens à ce qui nous arrive. Des fois on est de bonne foi; des fois on est de mauvaise foi.
"Il ne m'arrive rien de bon", "Je suis le meilleur au monde", "Il est trop tard pour moi": ce genre d'histoires. Il y en a plein.
Il y a aussi des histoires collectives.
Un couple se raconte une histoire; en fait, à bien des égards, un couple _est_ une histoire. "Notre histoire d'amour", se dit-on. Et quand ça s'écroule, qu'est-ce qui nous fait tant de peine? "J'ai voulu croire une histoire, et elle n'était pas vraie."
Les gens sont prêts à beaucoup de choses pour éviter cette douleur.
Les familles ont leurs histoires. Chaque membre a tendance à y jouer un certain rôle. Et chaque rôle est lui-même un agrégat d'histoires. Le père alcoolique et ruiné bat sa fille? "Oui, mais c'est un génie". J'ai entendu cela plus d'une fois. La mère ne fait rien, condamne sa fille, même? "C'était une sainte." Les mères abusives sont souvent des saintes, dans la bouche de leurs enfants. Et quelles histoires se raconte ce père? Qu'il est un monstre, qu'il fait de son mieux, qu'il ne peut pas faire autrement? Toutes, sans doute; et d'autres encore.
Les entreprises ont une histoire interne. Pas seulement celles qu'elles racontent officiellement, mais celles qui sont dites à mots couverts, ou qui sont simplement crues de façon implicite. "Nous sommes des leaders en innovation" est une histoire officielle qu'on entend souvent. "Le client est roi". "Si je travaille fort, je peux devenir gérant".
Ou bien: "Le boss est un bon gars". C'est peut-être vrai que le patron est sympathique et un bon père de famille, mais ça ne dit pas tout. C'est une histoire qui raconte quelque chose, mais elle cache aussi quelque chose.
"C'est normal, il est là pour faire de l'argent." "Si je ne fais pas attention à ce que je dis, je vais perdre mon boulot, et me ramasser à la rue." Des histoires: lesquelles sont vraies?
Si on remonte encore, on continue de trouver d'autres histoires collectives, racontées par encore plus de monde.
"Il faut être compétitif sur le marché du travail", par exemple. Il y a déjà tout un réseau d'histoires dans cette phrase: "le travail est un marché"; "le marché est basé sur la compétition"; "il faut donc être compétitif". Et qu'est-ce que ça veut dire, en termes concrets, être compétitif sur le marché du travail? Ce n'est jamais dit de manière explicite. Ça serait grossier. Il suffit de raconter l'histoire; tout le monde connaît déjà la morale.
Première chose à retenir de nos histoires: leur message le plus important, c'est celui qui n'a pas besoin d'être dit.
Qu'on a tellement intégré qu'il fait partie de nous-mêmes, dirait-on; qu'on finit par prendre pour une vérité universelle, qu'il est absurde de remettre en question.
Mais ça demeure une histoire.