Douleur et complicité du colonisé

Le dominé joue un rôle forcé, dans l'histoire d'un autre.
Le colonisé joue un rôle forcé, dans l'histoire d'un d'autre, et croit que c'est la sienne.
Transformer les vaincus en colonisés: voilà une conquête.

L'âme du perdant veut mourir, dans de telles conditions.
Mais sa personnalité exulte: car elle participe au triomphe, celui du conquérant contre lui-même, le soi devenu autre; la souillure à nettoyer, l'ennemi à abattre, l'impureté à oblitérer.
Personne de sain d'esprit n'accepterait ça. Mais il y a longtemps que le monde est fou.
Et la méthode est connue. Simple et efficace.

Il faut trois conditions pour briser un peuple: La douleur, l'usure et la complicité.
La douleur, tout le monde comprend. Guerre. Défaite. Répression. Faim. Exploitation. Honte, rage et chagrin. Vae victis.
L'usure, c'est l'effet du temps. L'habitude de se soumettre, de subir le mépris en silence, avec le sourire même.
Mais aussi: l'usure du discours du maître.
Car le vainqueur parle, de lui-même, toujours lui-même.
Il impose son histoire. Oû il incarne le héros et la victime, force du progrès libérant le monde, douceur et sagesse, science et vertu, généreux, noble, incompris; et oû le vaincu est un bourreau, un exploiteur, fourbe, traître, sale, ignorant, chiâleux, ingrat.
Le perdant croit toujours au mauvais Dieu.
Mais il peut se convertir. C'est son privilège: rejoindre le conquérant. Dire qu'il a raison. Parler comme lui. Penser comme lui. Haïr comme lui. Devenir un gagnant, en détestant le perdant, qui est lui-même. Think big. Look out for number 1. Be a winner.
On trouve toujours de ces gens.
Au début, très peu. Assez pour les besoins urgents, la période de pacification, oû la collaboration s'installe. Mais pas assez pour une domination durable. Problème.
La réponse est simple: répéter les deux traitements initiaux, jusqu'à la brisure finale.
Douleur et usure. Douleur et usure. Un pot de vin de temps en temps, quelques fausses promesses au besoin. Puis: douleur et usure. Douleur et usure. Autant qu'il faut, aussi longtemps qu'il faut. Le maître a tous les atouts. Il peut être patient.
Et tout au long du processus, le dominant répète son histoire.
Il est bon. Vous êtes méchant.
Ça peut durer longtemps.

Et puis un jour, épuisé de désespoir, le dominé bascule. Il ne veut plus souffrir. Il en a marre d'être le méchant. Par une décision qui lui semble toute naturelle, comme le jour succède à la nuit, il rejoint le camp du bien. Il accepte le rôle qu'on lui a assigné, il le demande, il l'exige. Il devient un winner.
Tout est tellement plus beau quand on choisit le bon bord. Plus clair. Plus simple. Et puis, ça paie mieux, on le fait pas pour ça mais ça nuit pas non plus.
Il n'y a rien de plus rentable que la vertu, c'est bien connu.

Sauf qu'on ne conclut pas de marché avec un vainqueur, même quand il nous fait des belles façons. Vous croyez qu'il veut vous rendre service?
Le vainqueur impose ses conditions, et appelle ça un marché.
"Maintenant que j'ai brisé votre volonté, nous pouvons entâmer les négociations."
Et le vainqueur sourit, et vous appelle son frère, et vous offre une cigarette, comme à un fusillé.
Et vous la prenez. Et vous dîtes merci.
De votre plein gré.

Quel rôle vous réserve votre nouvel ami?
De dire tout haut ce qu'il pense de vous.
De répandre la bonne nouvelle de votre défaite; et le bien-fondé de votre extinction.
Venant de lui, ça passerait mal. Tandis que vous, qui savez c'est quoi, vous qui pouvez parler avec autorité...
Et vous le faîtes, l'amour aux lèvres, et la haine dans le coeur.
Pas pour lui. Vous êtes au-dessus de ça.
Une haine pour vous. Que vous ne pouvez assouvir qu'en détruisant tout ce qui vous ressemble. Ce que vous étiez, et que vous êtes encore au fond de vous, et que vous détestez, parce que ça vous fait mal.
Car la douleur est toujours là. Elle sera toujours là, comme une tumeur.
C'est le marché que vous avez signé.
Vous êtes bon.
Vous êtes un winner.
Vous êtes un colonisé.