Comment comprendre un peuple

Il y a trois portes d'entrée pour comprendre un peuple:
1. les histoires qu'il raconte;
2. ce qu'il fait vraiment;
3. ce qui lui est arrivé par le passé, en particulier les événements douloureux.
Aucune ne suffit à elle seule.
On peut en choisir une pour commencer; mais si on s'arrête là, tout ce qu'on obtient, c'est une projection de notre structure mentale, y compris celle de notre propre peuple. On se raconte des histoires.
C'est le premier piège.
Si on évite cet écueil, si on y met le temps, on commence à remarquer des subtilités. On entrevoit les liens souterrains qui unissent des discours contradictoires; comment ils servent à justifier certains comportements, à en expliquer d'autres, ou à les dissimuler; on peut même, avec un peu d'effort, retrouver la trace des traumatismes douloureux, les guerres civiles, les répressions, les invasions, les longues périodes de soumission...
Et pendant ce processus on décèle des détails qu'on reconnaît très bien; on se dit que ces gens sont comme nous, après tout; et on peut être tenté de se dire qu'on a enfin compris.
C'est le deuxième piège.
Plus pernicieux que le premier. Plus dangereux.
Car bien sûr, tous les êtres humains sont des frères. C'est même prouvable génétiquement. Et nous avons tous des émotions, que nous reconnaissons; et un corps, avec ses besoins; et des peurs, et des désirs, qui bien souvent sont les mêmes. Nous avons tous la même parcelle de divinité, disent certains; nous faisons tous partie de la même âme collective, disent d'autres. Nous sommes tous humains, cela est certain.
Ce qui l'est moins, c'est ce que ça veut dire, être humain. Dans les grandes lignes, on s'entend à peu près, quoi que...
Mais il y a des nuances, selon les peuples et les cultures. Des recoupements, nombreux; mais aussi des comportements qui semblent n'avoir aucun sens.
La règle de politesse des uns est l'insulte mortelle de l'autre. Marque d'affection ici, aggression là.
Il y a des sociétés basées sur la mauvaise foi, et d'autres incapables de comprendre ce concept. Avec les résultats qu'on connaît.
Les différences les plus profondes ne s'apprennent pas dans les livres, bien qu'elles s'y laissent deviner. Ni même en passant toute sa vie avec un peuple.
De quoi s'agit-il? Justement, on ne peut pas mettre le doigt dessus; seulement pointer dans sa direction.
La part de mystère, probablement inconsciente. Que le peuple ne comprend pas; pas de façon intellectuelle. Mais qui vit à travers lui.
Une certaine façon d'être dans le monde. Un ensemble d'histoires, dites et non-dites. Une énergie peut-être. Une sorte de volonté. Un désir. Quelque chose qui n'appartient qu'à lui, et qui meurt s'il disparaît.
Regarder un autre peuple en disant "Nous sommes tous pareils" n'est pas un signe d'ouverture d'esprit. C'est réduire son existence aux seules limites de ce que je suis capable de connaître. C'est l'obliger à être moi.
C'est un acte d'une profonde violence.
On ne commence vraiment à connaître un peuple - comme d'ailleurs un individu - que quand on accepte, pas seulement comme idée mais viscéralement, par un engagement moral si on veut parler ainsi, que malgré tout ce qu'il y a en lui que je reconnais, il existe une part qui m'échappe, et qui m'échappera toujours.
Oui, nous sommes tous des manifestations de la même énergie universelle; et peut-être bien que celle-ci n'est qu'amour et beauté, je le crois d'ailleurs.
Mais nous sommes aussi sur Terre, où il y a le chaud et le froid, le jour et la nuit, des pommiers et des sapins, et des peuples différents, qui ne comprennent pas les choses de la même façon.
L'autre est moi, mais aussi pas moi. C'est le paradoxe de tout ce qui vit. Nier sa différence, c'est nier son existence.
Car nous sommes sur Terre. Il faut bien faire avec.
Et le troisième piège, alors? Jamais deux sans trois, après tout.
Certainement: le dernier piège, c'est de croire qu'on en a fini avec les deux premiers.

La gazelle et le lion expriment la même unité universelle. Mais la gazelle sait quand elle doit courir.
Et quand un oiseau vient se poser sur ma main, il ne me prend pas pour un rossignol.
Et pourtant il chante.