La vertu du héros

Supposons que tout le monde veut être heureux.

Supposons par ailleurs que nous faisons partie du monde, et que, par conséquent, ce qui s'y passe affecte notre capacité à être heureux.

Supposons enfin que les choses ne vont pas bien du tout. Famines. Épidémies. Injustice. Extinction possible de l'espèce. Fin possible de toute vie sur Terre. Ce genre de chose.

Cela va rendre malheureux. Cela va menacer notre bien-être. Et notre survie, bien entendu.

Devant la menace, à peu près toute espèce sur Terre va choisir entre les trois options suivantes, selon ce que son instinct croit qui lui assurera les meilleures chances de survie:

1. La fuite (et ses variantes, comme le déni ou la procrastination)
2. Le combat
3. L'effondrement, la catalepsie; autrement dit "faire le mort".

Certains considèrent qu'il existe au moins une quatrième réaction, à savoir la soumission abjecte, mais cela est discutable, et ne change rien pour nous aujourd'hui.

La réaction qui nous intéresse ici, c'est le combat. Le choix d'agir.

Héroïque? Nécessaire? Les deux, sans doute, à la mesure de nos capacités.

Pourtant il y a un détail: quoi que nous fassions, nous devons nous assurer de ne pas rempirer les choses.

"Avant tout, ne pas faire de tort", comme dit le serment d'Hippocrate.

On peut croire que cette question est dérisoire que les choses vont tellement mal, qu'il faut agir, agir maintenant, renverser le système, peu importe. Ça ne peut pas être pire. Sauf que bien sûr, ça peut toujours être pire. Jusqu'à l'extinction finale.

Et puis il y a ceci: prenez tous les crimes de masse des deux mille dernières années: esclavage, génocides, exploitation éhontée, dévastation environnementale, dictatures, goulags, guerres saintes... la liste est longue.

Combien ont-ils été commis au nom du Mal absolu? "Nous sommes les méchants, et nous agissons par méchanceté, parce que nous aimons ça?"

Et combien ont été commis au nom de la vertu? Au nom du Bien, de la Civilisation, de la Volonté Divine?

Tout le monde se prend pour l'exception. "Pour moi, c'est différent. -- Et comment le sais-tu? --- Parce que c'est moi."

Cette certitude d'avoir raison, d'être l'agent et l'incarnation de la seule et vraie vertu... C'est de cette conviction que naissent les horreurs qui nous affligent.

Il doit y avoir mieux.